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Le Cash au Maroc: Une crise de confiance

Noureddine Benchekroun/Bureau de Marrakech

Les dernières modifications concernant le design des billets de banque, notamment les 100 et 200 dirhams, soulèvent plus d’une question sur le timing de cette décision en rapport direct avec l’économie du Maroc.
Avant d’entamer un sujet aussi complexe, il faut souligner que changer le design n’intéresse guère le citoyen, préoccupé plus par la quantité de billets dont il doit disposer.
En effet, et d’une manière générale, le Marocain cherche toujours a avoir plus d’argent liquide “ Cash” pour affronter les aléas de la vie.
Cette culture transmise depuis la nuit des temps est devenue de nos jours une menace pour l’économie nationale et les chiffres annoncés par Wali Bank Al Maghrib sont très inquiétants.

# Importance et création de la monnaie
Pour comprendre la dangerosité de l’abondance du Cash pour une économie, il faut d’abord souligner l’importance de la monnaie dans le système économique.
En effet, l’argent a deux rôles :
Le premier consiste à stocker les valeurs
Le second permet de les échanger sous forme de biens et services.
Autrement dit, l’argent, qu’il soit fiduciaire ou scriptural, n’est qu’un moyen et non une fin en soi.
Sa valeur est déterminée par le travail ou la transaction effectués pour l’obtenir.
Cet argent qui circule dans le pays a été initialement créé par les banques à l’occasion d’octroi de crédits aux entreprises ou aux particuliers en décomptant des intérêts préalablement convenus.
Cet octroi n’est qu’une simple écriture mentionnant le montant accordé et qui s’inscrit sur le compte du demandeur ouvert auprès de la banque.
Mais cette opération n’est pas aussi simple, car les banques ne peuvent pas créer de la monnaie et créditer les comptes de leur clientèle à leur guise et d’une façon illimitée. Tout le système est bien encadré par des lois dont l’application est contrôlée par la banque centrale qui supervise les banques commerciales à travers leurs comptes tenus chez elle.

# Les limites de la création monétaire
En effet, les écritures que la banque inscrit sur les comptes des clients demandeurs de prêts sont proportionnelles aux avoirs initialement détenus par la banque, y compris le capital, l’argent des clients déposants et un ensemble d’autres conditions nécessaires aux équilibres financiers.
Autrement dit, la limite de la création monétaire est déterminée par l’ensemble des valeurs créées par les personnes et les entreprises
Ainsi lorsqu’une entreprise ayant bénéficié d’un crédit bancaire, retire ce montant et l’investit dans l’achat d’équipements et de machines pouvant améliorer la production, de nouveaux salaires seront distribués et en conséquence les demandes sur les biens et services vont augmenter.
Une situation qui permet à l’entreprise d’être en mesure de payer ses échéances sans difficultés.
En récupérant les sommes qu’elle a prêtées à ses clients, la banque les effacent de ses registres puisqu’elles sont intégralement introduites dans le cycle économique par création de nouvelles valeurs ajoutées.
Donc la quantité d’argent en circulation dans le pays doit être proportionnelle à la quantité de valeurs échangées dans le circuit économique. Plus ces valeurs augmentent en quantité, plus il y’a besoin de créer plus de monnaie.

# Aperçu sur l’inflation et la déflation.
Lorsque les liquidités deviennent abondantes et que l’offre reste stagnante, les prix augmentent, c’est l’inflation, dont les premières victimes sont les citoyens, car l’argent perd de sa valeur et les biens et services deviennent coûteux.
Pour plus d’éclaircissement, si on suppose que l’inflation est de 3%, cela signifie que les prix des biens et services augmentent de 3% chaque année, ce qui revient à dire que la valeur de l’argent diminue de 3%.
Pour contrer cette situation et amortir ces dépréciations, certains gens placent une partie de leur argent dans des comptes d’épargne qui leur permettent de percevoir des intérêts.
A l’inverse, si les banques sont réticentes à l’octroi des crédits, les acteurs économiques qui veulent créer de nouvelles valeurs seront en manque d’argent, c’est le phénomène de déflation, une sorte de récession plus dangereuse que l’inflation.

# Le Cash: Le danger de thésaurisation.
Après ce bref rappel concernant la création monétaire, parlons maintenant du Cash et de ses conséquences sur l’économie.
En effet, dans le cas où l’entreprise qui a bénéficié d’un prêt auprès de la banque souhaite retirer une partie de ce prêt en cash, la banque fait une demande à la banque centrale pour s’approvisionner de cette somme et déduire le montant de son compte.
Si la banque centrale se trouve épuisée de son stock , elle s’adresse à Dar Sekka pour imprimer de nouveaux billets.
Jusqu’à ce stade tout semble normal, mais lorsque les banques ont recours à des demandes massives de liquidités qui une fois remises aux clients se trouvent thésaurisées au lieu d’être introduites dans le cycle économique et créer de nouvelles valeurs, c’est là le début de la crise économique.
La Banque centrale qui surveille la quantité de monnaie en circulation constate ce manque, mais reste incapable de le maîtriser.

# Des chiffres alarmants.
La valeur économique totale créée chaque année appelée produit intérieur brut PIB est de l’ordre au Maroc de 1 330 milliards de dirhams, soit 130 milliards de dollars.
Si la quantité du Cash est de 9 à 10% du PIB, nous sommes dans les normes économiques internationales, mais aujourd’hui, elle est de 30%, des plus élevées au monde et estimée à 403 milliards de dirhams pour une quantité globale d’argent chiffrée à 1.769 milliards de dirhams.
C’est très énorme et ça prive l’économie nationale d’une ressource très importante qui aurait pu être empruntée par des individus ou des entreprises qui ont la capacité de créer de nouvelles valeurs.
On est en droit de se demander:
puisque le Cash c’est aussi de l’argent, donc il convient à la création et au transfert de valeurs, quel est alors le problème ?
Selon la dernière étude de Bank Al Maghrib, entre 60 et 80% des billets de banque de 100 et 200 dirhams sont utilisés à des fins non-échange, autrement dit stockés, sachant que cette nature de billets représente 95% de la monnaie fiduciaire totale au Maroc. Cela équivaut à
300 milliards de dirhams, un montant gigantesque qui représente le double du budget alloué annuellement aux infrastructures.
Aux dégâts précédemment cités s’ajoutent les coûts de l’assurance, du stockage, de l’impression et le transfert entre les différents acteurs, un montant global estimé par Bank Al Maghrib à 3,5 milliards de dirhams.

# La crise de confiance
Pourquoi tant d’argent liquide caché des yeux des autorités monétaires et qui échappe à tout contrôle ?
Il est coutume de voir les gens retirer leur argent en espèce surtout pendant les crises. C’est ce qui s’est passé au Maroc pendant la crise Corona au cours de laquelle la demande de liquidités a été chiffrée à 56 milliards de dirhams alors qu’en période normale elle ne ne dépassait guère 18 milliards de dirhams.
Mais ce qui est inquiétant c’est qu’en 2023 cette demande a frôlé les 39 milliards de dirhams ?
Même si la réponse à cette question est difficile et complexe, elle demeure intrinsèquement liée à la crise de confiance qui gangrène la relation entre le citoyen et les institutions financières et gouvernementales.
Cela nous amène à parler du secteur informel qui échappe à tout chiffrage et aux impôts et dont les transactions se font Cash. C’est la raison pour laquelle les gens de cette catégorie gardent l’argent espèce chez eux et non à la banque.

# La fraude Fiscale
Cette crise de confiance est dûe à la faible qualité de services fournis par l’État par rapport au pourcentage imposable et qui atteint 22/% du PIB.
En plus, la plus grande part de ces impôts est payée par les salariés et les fonctionnaires à qui on prélève ces déductions à la source, tandis que les professions libérales ( médecins, architectes, notaires et autres) qui gagnent beaucoup mieux payent moins d’impôts.
Outre, ces salariés et fonctionnaires se trouvent obligés de scolariser leurs enfants à l’école privée et se soigner aux cliniques du même secteur, dont les acteurs déclarent des bilans déficitaires pour échapper au fisc.
Cet état des choses aggrave ce climat de manque de confiance précédemment cité.
Un climat qui se transmet de génération en génération et s’ancre dans nos valeurs, sachant, qu’en fin de compte, nous sommes tous victimes.

# Début de restauration de la confiance
Après la crise Corona et le tremblement de terre d’Al Haouz plusieurs démarches ont été entreprises par l’État en faveur des classes vulnérables, ajouté à cela les récentes mise à jour concernant les déductions à la source des impôts pour les transactions commerciales.
Des mesures qui ont eu un impact positif sur l’esprit de solidarité et de citoyenneté et on espère que ça soit un début pour restaurer la confiance perdue depuis fort longtemps dans les institutions de l’État.

Marrakech le 20/07/2024

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